La veille sur les réseaux sociaux s’annonce de plus en plus fragmentée

Carole TISSERAND-BARTHOLE
Bases no
417
publié en
2023.09
3882
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réseaux sociaux | tendances
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Le réseau social par excellence pour faire de la veille a longtemps été Twitter (désormais X), en raison des fonctionnalités qu’il proposait et de la gratuité de son API qui permettait l’existence d’un écosystème d’outils de qualité pour analyser, rechercher et faire de la veille sur le réseau social.

Et cerise sur le gâteau, on y trouvait de nombreux contenus pertinents pour la veille professionnelle. X (ex-Twitter) était à la fois une plateforme de communication des entreprises, des marques, des associations et des collectivités, le lieu d’expression de la communauté scientifique ou encore des journalistes, une place de choix pour la veille métier des veilleurs, un outil de recherche fiable sans algorithme de sélection avec des archives remontant à 2006, etc.

La fin de la gratuité de l’API et les évolutions des fonctionnalités ont brutalement mis un terme à la veille et à l’analyse automatisée telle qu’on pouvait les connaître. X (ex-Twitter) est devenu un réseau social fermé, comme beaucoup d’autres.

Et cela a des conséquences directes pour le pro de l’information : il faut envisager la veille sur les réseaux sociaux d’une autre manière, où X (ex-Twitter) est devenu un réseau social parmi d’autres dans la liste toujours plus longue des réseaux.

Dans cet article, nous vous expliquons comment faire de la veille sur les réseaux sociaux dans un contexte où, a priori, tous les réseaux sociaux peuvent avoir un intérêt pour la veille. Quels réseaux envisager, quels éléments mettre sous surveillance et quelle méthodologie appliquer et quels outils utiliser ?

Pourquoi fait-on de la veille sur les réseaux sociaux ?

Si on intègre les réseaux sociaux dans sa veille, c’est parce qu’on y trouve des informations que l’on ne trouve pas ailleurs ou alors difficilement.

  • Les marques, les entreprises ou toute organisation (collectivités, associations, etc.) utilisent les réseaux sociaux comme moyen de communication ou de publicité.
  • Les professionnels d’un secteur et les communautés peuvent y partager des contenus pertinents, de bonnes pratiques, des astuces ou encore des conseils, échanger avec leurs pairs.
  • Enfin, certains les utilisent comme des plateformes de publication où ils peuvent créer des contenus originaux.

Et aujourd’hui, tout ce petit monde se retrouve dispatché sur différents réseaux sociaux. Il n’y a pas UN réseau social où la majorité des internautes ont une présence et y publient régulièrement tous leurs contenus. En revanche on observe qu’il existe des regroupements thématiques sur certains réseaux sociaux.

Où sont aujourd’hui les communautés et contenus pertinents pour la veille ?

Une récente étude du blog du Modérateur auprès des Community managers, qui sont généralement la voix des marques et des entreprises, montre que les réseaux les plus privilégiés par ces derniers en 2023 sont Instagram (79 % estiment qu’Instagram est important pour leur travail), LinkedIn (77 %), Facebook (70 %). X (ex-Twitter) n’arrive qu’en 6e position après YouTube et TikTok avec 27 % seulement des Community managers qui estiment qu’il est important pour leur travail.

Du côté d’autres communautés de professionnels ou d’experts, ce n’est pas nécessairement le même constat.

Du côté de la communauté scientifique, la revue Nature a récemment mené une enquête auprès de 170 000 scientifiques dont 9 200 ont accepté de répondre aux questions pour savoir comment avait évolué leur usage de Twitter.

Il ressort de cette enquête qu’un peu plus de 50 % avaient diminué le temps qu’ils passaient sur X (ex-Twitter) ; qu’un peu moins de 7 % avaient définitivement quitté le réseau social et que 46 % avaient également rejoint d’autres réseaux sociaux (Mastodon, LinkedIn, Instagram, Threads ou encore Facebook en tête de liste).

Et même si globalement, les répondants ne sont pas en accord avec les évolutions de X (ex-Twitter), beaucoup restent, par peur de perdre le réseau qu’ils ont mis tant de temps à construire. Et ceux qui sont partis privilégient avant tout Mastodon, loin devant les autres réseaux sociaux.

 

Du côté de la communauté des journalistes, c’est encore un peu flou. Même si l’on voit de nombreux articles qui évoquent la volonté de quitter X (ex-Twitter), aucun chiffre ne permet de matérialiser une fuite réelle. Certains médias sont actuellement en phase d’expérimentation avant de prendre une décision à l’image de la BBC, qui tente une expérimentation sur Mastodon pendant six mois. On ne négligera pas non plus le fait que de nombreux journalistes proposent désormais des newsletters depuis des plateformes comme Substack et en profitent pour se distancer des réseaux sociaux.

Concernant les experts de l’OSINT, on constate qu’un nombre non négligeable de professionnels se retrouvent sur Discord

Voir notre article « Comment utiliser Discord pour ses veilles et ses recherches ? » dans ce même numéro

Enfin, pour les professionnels de l’information, si l’on prend l’exemple des nombreux comptes que nous suivons pour notre veille sur la veille, l’heure semble pour le moment à la réflexion. Il y avait une très forte communauté sur X (ex-Twitter) depuis très longtemps, puis une deuxième qui s’était progressivement créée sur LinkedIn. Aujourd’hui, ceux qui sont encore sur X (ex-Twitter) se posent très régulièrement la question de leur place sur la plateforme. Parmi les comptes que nous suivons, nous constatons que quelques comptes-clés ont quitté la plateforme mais ces derniers restent peu nombreux. Les autres comptes intéressants publient toujours, mais certains ont quand même réduit la voilure : ils publient moins de contenus et moins souvent. Enfin, on note une baisse de l’engagement (moins de likes, retweets, etc.), mais cette tendance avait déjà commencé avant le rachat de Twitter.

La veille sur les réseaux sociaux est donc aujourd’hui multiple. Mais quels sont les réseaux à envisager pour sa veille ?

Le paysage actuel des réseaux sociaux pour la veille

Le paysage des réseaux sociaux ne cesse de s’élargir : aux côtés des acteurs existant depuis de nombreuses années toujours intéressants pour la veille, d’autres réseaux sociaux font évoluer leurs contenus et fonctionnalités et deviennent intéressants pour la veille, et enfin on voit émerger toute une panoplie de nouveaux réseaux sociaux, qui ont encore tout à prouver.

Comme nous l’avons évoqué plus haut, les différentes communautés thématiques, mais aussi géographiques (par exemple, Spoutible ne décolle pas du tout en France, mais réussit mieux outre-Atlantique, etc.) se dispersent et se fragmentent auprès des différents acteurs. Les internautes se dirigent vers différents réseaux sociaux selon ce que font leurs communautés et leurs connaissances.

Tour d’horizon de l’ensemble des réseaux sociaux pouvant avoir un intérêt pour la veille.

Les grands réseaux sociaux classiques qui ont toujours des contenus intéressants pour la veille sont les suivants :

  • LinkedIn ;
  • Instagram ;
  • Facebook ;
  • TikTok ;
  • YouTube ;
  • Reddit.

Pour savoir comment mettre en place et réaliser concrètement de la veille et des recherches sur tous ces réseaux, nous vous conseillons la lecture des deux numéros de NETSOURCES consacrés à ce thème, les N° 157 (mars/avril 2022) et N° 158 (mai/juin 2022) qui sont toujours d’actualité.

Les réseaux sociaux qui évoluent, changent de positionnement et gagnent en intérêt pour la veille :

  • Mastodon. Depuis notre article, Mastodon s’améliore doucement, mais sûrement, avec notamment l’arrivée de la recherche en texte intégral et le développement d’apps tierces développées pour Mastodon grâce à la mise à disposition de son l’API ;

Voir notre article « Mode d’emploi pour mettre en place une veille sur Mastodon », Bases N° 409 - décembre 2022

  • Discord. À l’origine une plateforme de chat dédié aux gamers, Discord est aujourd’hui un réseau social qui rassemble des communautés diverses et variées, notamment professionnelles, qui échangent et partagent de l’information.
  • Tumblr, qui passe progressivement d’un modèle de plateforme de blogging à celui de réseau social avec une nouvelle interface qui ressemble beaucoup à celle de X (ex-Twitter) ; on notera que la plateforme Medium suit également ce même cheminement.
  • Telegram et WhatsApp qui sont en train de passer de systèmes de messagerie à de véritables réseaux sociaux. WhatApp vient notamment d’annoncer le lancement de chaînes publiques (Channels) auxquelles les internautes vont pouvoir s’abonner pour suivre l’actualité d’organisations et de personnalités.

Les nouveaux réseaux sociaux qui ont encore tout à prouver pour la veille

  • Bluesky, le réseau social décentralisé créé par le fondateur de Twitter. Pour l’instant, la plateforme est sur invitation uniquement ; le réseau revendique un million d’utilisateurs.
  • Threads, le nouveau réseau social lancé par Meta et qui se positionne clairement comme une alternative à X (ex-Twitter). Seul problème, l’outil a été lancé un peu vite et manque de fonctionnalités et de contenus. Il est d’ailleurs passé de 100 millions d’utilisateurs à 10 millions seulement en un temps record. Threads a depuis rajouté des fonctionnalités comme la recherche par mot-clé et une version Web, mais il n’est toujours pas disponible en Europe.
  • Spoutible, intéressant sur le papier notamment en termes de fonctionnalités, si l’outil ne semble pas décoller en Europe, il semble avoir plus de succès outre-Atlantique.
  • Substack Notes, dans la mesure où de nombreux journalistes optent pour la publication de newsletters sur Substack, ce réseau social pourrait devenir le lieu de prédilection de la communauté des journalistes. Reste à voir comment il va évoluer.
  • Post, réseau social créé par l’ancien CEO de Waze. Il se présente comme un réseau social dédié à l’actualité et au journalisme. Il pourrait lui aussi devenir un lieu où se retrouve la communauté des journalistes. Reste à voir s’il arrivera à décoller.
  • Spill se présente comme un réseau social qui promeut la diversité culturelle et s’adresse avant tout aux minorités. Il a été créé par des anciens de X (ex-Twitter).
  • Countersocial : CounterSocial a commencé comme une instance Mastodon avant d’évoluer vers son propre réseau social. Son créneau : l’authenticité, l’importance du concept de communauté, mais aussi le respect de la vie privée et la sécurité.
  • Hive Social : se présente quant à lui comme un réseau social visant la génération Z et proscrivant les flux algorithmiques.
  • Cohost : il a lui aussi commencé comme une instance Mastodon. Il a été créé par des développeurs et des Web designers.

Comment faire de la veille sur les réseaux sociaux sans se noyer ?

Si on accepte l’idée qu’il suffit d’un seul compte « ultra » pertinent sur un réseau social même mineur pour que cela vaille la peine de surveiller ce réseau social, comment faire pour ne pas y passer un temps inconsidéré ?

D’autant que nombre de veilleurs n’ont pas du tout accès aux grosses plateformes de social media monitoring et qu’il faut donc réussir à se « débrouiller » avec les moyens du bord.

1- Commencer par une veille très ciblée

Première chose : à partir du moment où la veille sur les réseaux sociaux est plus que jamais fragmentée, il est pratiquement impossible de réaliser une veille large en surveillant quelques mots-clés, hash­tags ou encore se laisser emporter par les recommandations des différents algorithmes. Il faut cibler au maximum en identifiant les comptes-clés à mettre sous surveillance.

2- Se renseigner sur les lieux de prédilection des communautés qui nous intéressent

Avant même de regarder les différents réseaux sociaux, il est intéressant de se renseigner sur les communautés théma­tiques qui peuvent nous intéresser pour la veille ou nos recherches (exemple : la communauté scientifique, les médias, la communauté du droit, etc.). Sur quels réseaux ont-elles tendance à se regrouper ? On pourra ensuite accentuer ses efforts sur ces réseaux sociaux.

3- Explorer les différents réseaux sociaux pour peaufiner son sourcing

On ne pourra pas s’épargner des investigations sur les différents réseaux sociaux pour voir s’il n’existe pas quelques comptes-clés même sur des réseaux sociaux mineurs.

4- Explorer les possibilités de veille des réseaux sociaux sélectionnés

On s’intéressera ensuite aux différentes méthodes possibles pour surveiller les différents comptes sélectionnés, sans se faire trop d’illusions. Rares sont aujourd’hui les réseaux sociaux qui permettent de faire de la veille autrement que manuellement au sein de leur plateforme.

Mastodon, par exemple, offre la possibilité de suivre des comptes par flux RSS. Mais il est bien l’un des seuls.

Pour les autres, on s’estimera heureux quand il est au moins possible de visualiser les comptes que l’on suit sans flux algorithmique par ordre antéchronologique de publication ou s’il est possible d’avoir des notifications dans la plateforme. Et si rien n’existe, on se contentera de consulter régulièrement manuellement le compte qui nous intéresse pour voir les nouveaux contenus.

Dans tous les cas, on aura intérêt à maîtriser les bases de chaque réseau social comme se créer un compte, savoir identifier des comptes ou communautés thématiques, savoir rechercher de l’information et connaître les fonctionnalités de veille pour être opérationnel quand le cas se présente.

Au cours des prochains numéros, nous vous aiderons à maîtriser les bases des différents réseaux sociaux méconnus. Et on commence ce mois-ci avec Discord dans l’article « Comment utiliser Discord pour ses veilles et ses recherches ? » dans ce même numéro.

Que peut-on encore faire sur X (ex-Twitter) pour la veille et la recherche d’information ?

Dans notre article « Comment surveiller Twitter après la fermeture en cascade des outils dédiés ? » (Bases N° 413 - avril 2023), nous avions pu voir que le nombre de fonctionnalités et d’outils permettant de rechercher et de faire de la veille sur X (ex-Twitter) s’était réduit comme peau de chagrin. Comme cela a encore évolué, nous faisons ici un point rapide.

On retiendra :

  • qu’il faut arrêter d’utiliser X (ex-Twitter) pour faire de l’analyse, car on ne peut plus déduire grand-chose ; les internautes peuvent désormais cacher qu’ils ont un abonnement payant et peuvent également masquer les posts qu’ils likent.
  • qu’il y a désormais une nouvelle limite journalière de visualisation des tweets pour éviter le scraping de gros volumes de données. Mais la limitation n’est pas très claire (de 300 à 1000 pour les utilisateurs gratuits et de 3000 à 10000 pour les abonnés payants).
  • Enfin, on notera de nombreux bugs (volontaires ou involontaires ?) qui apparaissent très régulièrement.
  • Il y a quelques semaines, tous les tweets publiés avant 2014 avaient perdu leurs images et leurs liens, ce qui est problématique quand on utilise la base de X (ex-Twitter) pour effectuer des recherches d’antériorité.
  • Parfois certains onglets (notamment non algorithmiques) n’affichent rien et il est alors impossible de faire correctement sa veille ou ses recherches - cela nous est arrivé à plusieurs reprises au cours des derniers mois.
  • Il y aurait des tweets sponsorisés non indiqués comme tels. De nombreux signalements ont été faits aux États-Unis récemment.

Enfin, les quelques outils externes qui permettaient de récupérer un flux RSS depuis X (ex-Twitter) ont arrêté de fonctionner. C’est par exemple le cas de Nitter. Seule solution qui existe encore : Readwise Reader (payant, mais bon marché) qui propose une fonctionnalité d’alerte sur des listes X (ex-Twitter) publiques. Mais pas sûr que la fonctionnalité réussisse à survivre bien longtemps.

La seule solution viable sur X (ex-Twitter) aujourd’hui, c’est de suivre dans la plate­forme elle-même une série de comptes pertinents que l’on peut regrouper ou non dans une liste. On consulte ensuite très régulièrement son flux (« Abonnements » ou le nom de la liste pour éviter toute sélection algorithmique).

Et encore, il est possible que tout cela devienne payant…


Plusieurs médias (dont Techcrunch ) viennent d’indiquer que lors d’une conversation diffusée en direct avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, Elon Musk a déclaré que l’entreprise « allait passer à un modèle de petit paiement mensuel » rien que pour accéder à la plateforme. La raison invoquée étant de régler le problème des bots sur la plateforme.