Bluesky redessine la veille en feeds

Céline Boileau
Bases no
418
publié en
2023.10
6064
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Bluesky | Twitter | médias sociaux
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Sur Twitter, le nombre de fonctionnalités essentielles à la veille se réduisant drastiquement, nombreux sont les professionnels qui se questionnent sur les alternatives. Twitter a perdu encore 10 % d’abonnés en quelques mois, et les institutions, comme l’ENSSIB par exemple, commencent également à déserter cet espace.

Parmi ces alternatives, on distingue Bluesky, qui semble plus légitime que les autres, car créée par l’ancien fondateur de Twitter lui-même, Jack Dorsey. Cette plateforme de microblogging a été lancée en février dernier. Elle est actuellement disponible sur invitation uniquement et a dépassé le million d’utilisateurs (à titre de comparaison, Twitter compte environ 200 millions et Discord 300 millions d’utilisateurs réguliers). Outre sa ressemblance avec le Twitter des débuts, sans pubs, sans algorithmes intrusifs et de vraies fonctionnalités de recherche, son atout pour les veilleurs réside dans son ambition de rendre le contrôle des algorithmes, et donc des feeds, à ses utilisateurs.

Et si Bluesky réussit son challenge, le veilleur pourrait y retrouver sa communauté - et son sourcing - qu’il perd petit à petit sur Twitter. Parmi la communauté francophone, les journalistes, suivis par les chercheurs et les experts, s’y retrouvent déjà dans une ambiance calfeutrée et intimiste. Autre avantage, Bluesky remet les fils d’actualités - appelés Feeds - à l’honneur, un peu comme si Twitter avait mis en avant la fonctionnalité des Listes, essentielle aux veilleurs, mais toujours méconnue et de ce fait sous-exploitée.


Lire aussi : 

« La veille sur les réseaux sociaux s’annonce de plus en plus fragmentée » (Bases N° 417 - sept 2023)


Réussir son entrée

Obtenir une invitation

C’est LA condition, l’étape la plus difficile à franchir : obtenir le précieux sésame. Le délai de la liste d’attente s’allonge de mois en mois, mais ce n’est que temporaire. En attendant, pour l’obtenir, nous avons demandé sur Twitter - comme conseillé dans la presse - en suivant le hashtag #bluesky, mais personne ne nous a répondu. Finalement, on a fini par la demander ouvertement sur une communauté Discord, avant de l’obtenir à la suite d’un live sur LinkedIn consacré à BlueSky. Premier arrivé… premier servi. Sachez tout de même que les heureux élus peuvent à leur tour donner des invitations régulièrement. Il est aussi régulièrement proposé des invitations à la fin des articles ou des vidéos sur Bluesky.

Et pour maintenir la coutume, une invitation est réservée au premier lecteur qui en fera la demande à la rédaction !

Choisir (ou pas) son propre serveur

Un réseau décentralisé… si on le souhaite. C’est la première question posée à l’inscription : souhaite-t-on utiliser le serveur de Bluesky ou celui de son choix ? Car il s’agit, comme Mastodon, d’un réseau décentralisé. Ce n’est cependant pas obligatoire sur Bluesky, ce qui lève un frein important à son utilisation.

Le serveur se révèle toutefois fort utile dans un contexte professionnel : il sert à stocker ses données personnelles, ce qui est un gage de confidentialité. La nouveauté est qu’il s’agit aussi d’un moyen pour obtenir un identifiant numérique unique qui permettra, à l’avenir, la portabilité de ses données et de ses choix algorithmiques. Un peu comme une valise que l’on garderait avec soi de réseau social en réseau social. Enfin, définir son domaine en tant qu’identifiant fiabilise l’authentification des comptes. Plus besoin de petit badge bleu !

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Figure 1 : Lors de sa première connexion, il est demandé si l’on veut héberger ses données sur le serveur Bluesky ou à une autre adresse spécifique.

Concrètement, le nom du serveur apparaît comme un nom de domaine dans une adresse @votrenom.nomduserveur.extension. L’adresse sur le serveur de Bluesky est donc @utilisateur.bsky.social mais il est possible de la remplacer par le nom de son entreprise, comme @prenom.bases-netsources.com.

On considérera donc cette option avec soin, d’autant que « Bsky » nous propose de le mettre en place pour une dizaine d’euros par an, ce qui est son seul service payant (adopté par 10 % environ des 100 000 premiers utilisateurs).

Après avoir choisi son serveur, configurer son profil est rapide : la bio, la photo de profil et une bannière. À noter, le format de cette dernière n’est pas simple à trouver (nous avons tâtonné) et elle n’est pas encore intégrée dans les outils marketing puisque l’usage de Bluesky est encore confidentiel.

Comprendre son environnement

Une première apparence semblable à Twitter

La première impression est celle d’une similitude avec Twitter, mais celui des débuts, qui permet de partager des liens dans un cadre apaisé, cordial et drôle.

Sur Bluesky, toutefois, on ne publie pas des tweets, mais des skeets (en français : « tir au pigeon »). Chaque skeet peut contenir jusqu’à 300 caractères de texte (lien inclus, mais il est raccourci automatiquement), quatre images, des mentions, des émojis, mais pas encore de GIFs animés ou de vidéos. Chaque membre peut repartager les publications, les aimer ou y répondre. À noter, les hashtags sont peu utilisés et ne génèrent aucun lien.

À l’arrivée, il est de bon ton de saluer en premier la personne qui nous a invité(e), et on explore les lieux !

Le royaume des Feeds

Comme sur Twitter, la Timeline (ici Skyline), constituée de l’ensemble des personnes suivies, s’affiche en premier.

Puis on découvre… les Feeds. Les personnes habituées aux Listes de Twitter retrouveront vite leurs habitudes de consultation thématique. Seul (grand) changement : sur Bluesky, ce qui porte le nom de « Liste » ne sert pas à se constituer un fil de contacts suivis sur une thématique, mais au contraire à isoler des contacts pour ne pas les entendre. Pour reconstituer un fil thématique, les utilisateurs de Bluesky se constituent donc des « Feeds » et non des « listes ». Mieux encore qu’avec les listes de Twitter qui ne sont basées que sur des contacts, les Feeds de Bluesky, à l’instar des flux RSS, peuvent également être basés sur des mots-clés ou même des interactions sociales.

Pour les utilisateurs de Twitter qui n’utilisaient pas les Listes, ils vont donc découvrir le plein potentiel d’une plateforme de microblogging quand elle est bien organisée !

Le principe général : une algorithmie contrôlée

C’est l’ADN de Bluesky : le contrôle rendu aux utilisateurs des algorithmes qui gèrent leur expérience sur les réseaux sociaux. Ce qui explique les traits généraux et structurants suivants :

  • Les options de personnalisation des algorithmes qui gèrent les fils d’actualité : les « Feeds » ;
  • L’importance donnée à la modération, une fonctionnalité à part entière. Elle est co-réalisée avec la communauté, notamment grâce à l’usage des Listes partageables ;
  • L’ouverture aux API tierces, dont les développeurs sont encouragés à permettre la création de feeds personnels, y compris en RSS. Ce qui est en soi une révolution quand on sait à quel point les autres réseaux sociaux ferment la création de flux RSS.

Modérer son contenu

La modération fait partie des fonctionna­lités principales de Bluesky, dont l’approche repose sur trois méthodes :

  • Les niveaux de filtrage du contenu (bloquer, être averti ou montrer) du contenu à risque : sexe, nudité, violence, discours haineux, etc. ;
  • Les actions manuelles ou automatisées d’un administrateur de Bluesky ou de l’utilisateur qui peuvent signaler des comptes publiquement avec des tags, ou « étiquettes » (ex. : spam) ;
  • La possibilité pour chaque utilisateur de déterminer comment gérer (ou donc filtrer) ces mêmes étiquettes.

Retrouver ses contacts Twitter

Le premier réflexe est de vouloir retrouver ses contacts Twitter sur Bluesky. Dans ce cas on utilisera une extension Chrome fiable qui est Sky Follower Bridge.

Elle permet d’identifier ses contacts Twitter invités sur Bluesky. L’installation est rapide, mais pour 1 500 comptes, cela demande tout de même plus d’une heure pour les sélectionner un à un. Mais une seule erreur d’attribution a été constatée sur 1 500 contacts ! Parmi eux, une centaine avaient un compte Bsky et une dizaine seulement s’y étaient déjà exprimées.

Rechercher sur Bluesky

Trouver des personnes et des posts

Sur l’ordinateur, on accède à la fonctionnalité de recherche via :

  • La fonctionnalité « Search » dans la colonne de gauche ;
  • La barre de recherche dans la colonne de droite (une loupe en bas de l’écran dans la version mobile).

Les résultats sont proposés sous la forme de deux onglets : « utilisateurs » et « posts », ce qui permet de visualiser les deux résultats avec une seule recherche, de façon antéchronologique - et non par « pertinence » - donc sans surcouche algorithmique ni sémantique pour réinterpréter notre requête. En revanche, il n’existe pas encore de fonctionnalités de filtrage avancées. À savoir : sur Bluesky, tout est public ! Il n’existe pas de comptes privés et il n’y a donc pas à se demander si certains « sky divers » réservent du contenu en privé.

Pour étendre son réseau, on peut aussi :

  • Cliquer sur l’icône « + » sous chaque profil consulté. Cela suggère des contacts inspirés par le profil de la personne consultée.
  • Cliquer sur les « Followers » et les « Following » sous les profils pertinents déjà identifiés (rappel : tout est public !).

Recherche d’images

Seules les images qui disposent d’une légende ALT - et donc accessibles aux déficients visuels - remontent dans les résultats de recherche. On peut d’ailleurs paramétrer son usage pour s’y obliger au moment de « skeeter ».

Recherche de Feeds

Bluesky, c’est donc le temple (ou le supermarché) des fils d’actualité. Même s’il est possible de créer le sien, on commencera donc par vérifier qu’il n’existe pas déjà, car les Feeds créés par la communauté sont publics.

Pour les découvrir, on se rend dans « Feeds ». Dans la colonne du milieu, figure une barre de recherche dans « Discover New Feeds » (voir Figure 2). Ces flux thématiques ne sont pas ajoutés automatiquement à son fil d’abonnés suivis, mais s’affichent ensuite dans la rubrique « My Feeds » et donnent lieu à leur propre fil d’actualité (comme les Listes de Twitter), qui s’actualisent en temps réel. On peut ensuite les organiser en appuyant sur la petite roue crantée en haut de la page ou dans les settings des « Saved Feeds » sur l’app mobile.

Avant de sélectionner un nouveau Feed, on peut vérifier son contenu en cliquant sur « … » en haut de celui-ci pour obtenir une description du contenu et de l’auteur, ainsi que différentes options. S’il nous convient, on clique sur « add to My Feeds » et il remonte donc en haut de la colonne, dans « My Feeds ».

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Figure 2 : Une barre de recherche permet de trouver les feeds créés par les utilisateurs en entrant des mots-clés.

Une réserve néanmoins sur les Feeds thématiques :

  • Ils sont encore peu nombreux. Le seul apparu sur « Generative IA » est en chinois. Et certains peuvent porter le même nom. C’est le cas pour « média », par exemple.
  • La plupart ne sont suivis par personne et/ou ne contiennent aucun post.

On aura donc vite besoin de créer les siens, qui pourront être utilisés par d’autres.

À noter, la recherche par mots-clés de Feeds Bluesky est aussi possible sur le moteur GoodFeeds, avec différents paramètres.

Surveiller l’information avec les Feeds

Les Feeds proposés par défaut

Pour parcourir le contenu sur Bluesky, six Feeds sont proposées par défaut, dont :

  • « Suivi », affiche uniquement les messages des comptes que l’on suit ;
  • « Ce qui est tendance » affiche les derniers messages en vogue ;
  • « Populaire parmi les amis » affiche les messages populaires parmi les comptes suivis.

Créer son propre Feed

Comme Bluesky a une architecture ouverte, l’utilisateur est encouragé à découvrir des services tiers. Pour créer son Feed, on utilisera Skyfeed (https://skyfeed.app/), une sorte de Tweetdeck pour Bluesky doté d’un « Feed Builder ». Pour l’heure, il n’existe pas de version mobile sur iPhone. Skyfeed permet donc d’afficher plusieurs flux dans un seul tableau de bord.

Pour créer son Feed, aller dans « FeedBuilder ». La création est assistée par un système de blocs qui permet de personnaliser son flux. On peut ainsi créer des Feeds basés sur des mots-clés recherchés sur l’ensemble du réseau ou chez un utilisateur en particulier, des Feeds basés sur des utilisateurs en ajoutant un bloc par utilisateur, filtrer et personnaliser des Feeds existants (avec le bloc « Remove »), etc. Pour connaître la démarche pas à pas, on recommandera le tuto en français de Romain, d’ActuTech, disponible sur YouTube. On notera qu’il est d’ores et déjà possible de s’aider également de ChatGPT pour configurer son Feed.

Créer un flux RSS

Enfin, la question du veilleur : peut-on intégrer sa veille Bluesky dans un lecteur de flux RSS ? Oui ! Les outils classiques ne nous l’ont pas permis, mais il est possible de créer un flux RSS avec l’outil Bluestream. Soit en entrant son adresse Bsky pour obtenir le flux de sa skyline, soit en entrant l’ID de son Feed. À noter, pour l’heure, seules les adresses enregistrées sur le serveur Bsky sont prises en compte.

Notre avis

Avec ses Feeds qui ressemblent finalement davantage à des flux RSS qu’aux Listes Twitter, Bluesky est très prometteur pour les professionnels de la veille. En devenant « le royaume des Feeds », ce réseau social a ainsi tout pour devenir le royaume de la veille. Il ne lui reste plus qu’à ouvrir ses portes pour le vérifier.

À saluer, deux guides en français pour s’y retrouver :

  • BlueSky, les choses à savoir, par Fenarinarsa 
  • Manuel de démarrage rapide, par Denis Verloes 
  • Guide de démarrage sur Bluesky, par Mwyann